Lille : « L’EPE existe statutairement, maintenant il faut le faire vivre politiquement » (Entretien AEF)

Le 27 septembre 2021, Régis Bordet a donné à Sylvain Marcelli (AEF) un entretien détaillant les contours du programme d’Elan Collectif. Avec l’aimable autorisation de l’agence de presse AEF Info, nous reproduisons ici le contenu de cette dépêche (No. 659336, 29 septembre 2021), que vous pouvez également retrouver sur le site de l’AEF.

« Régis Bordet, candidat à la présidence du nouvel EPE lillois, intensifie sa campagne en organisant à partir du 4 octobre 2021 des AG sur tous les sites de l’université. « Je veux juste servir l’établissement, avec mon parcours, ma manière d’être, ma simplicité et ma franchise », assure-t-il, lors d’une rencontre avec AEF info le 27 septembre. Le candidat trace les grandes lignes de son projet : concilier « stratégie et esprit d’initiative » au sein de l’EPE, garantir une stabilité après la « déflagration » de la fusion, engager un plan pour équilibrer les moyens des composantes ou encore repenser le premier cycle universitaire. Régis Bordet se dit conscient de la « souffrance » exprimée par une partie des personnels. Et prend ses distances avec le président sortant – qui soutient sa candidature – en mettant en avant un style différent et une « vision plus stratégique ».

AEF info [Sylvain Marcelli] : Vous avez fait part fin juin de votre envie de prendre la tête de l’établissement public expérimental (lire sur AEF info). Pourquoi voulez-vous être président de l’université de Lille ?

Régis Bordet : Parce qu’une nouvelle page du site lillois s’ouvre. Depuis une quinzaine d’années, je suis impliqué dans des fonctions institutionnelles : j’ai contribué à des dynamiques de stratégie locale, dans le secteur santé et au niveau de l’université [comme vice-président et directeur de l’isite]. Ce parcours me laisse à penser que je peux être un président capable de créer une université véritablement intégrée et d’aider les composantes à prendre en main leur destin, en travaillant à définir une stratégie qui s’alignera avec la stratégie générale. Cette conjonction va nous permettre de créer une université qui compte au niveau national et international et d’enrichir les parcours de nos 80 000 étudiantes et étudiants.

AEF info : L’université de Lille deviendra en janvier 2022 un EPE (lire sur AEF info). Mais est-elle arrivée au bout du chemin de la fusion engagée en 2018 entre Lille-I, Lille-II et Lille-III ?

Régis Bordet : En tout cas, elle est arrivée au bout du chemin sur le plan institutionnel. Globalement, l’ensemble des composantes ont été reconfigurées – à l’exception des IUT (lire sur AEF info) mais cela devrait être réglé, on l’espère, avant la fin de cette mandature. Il n’y aura pas de nouvelle restructuration en perspective, sinon ce serait le grand chamboule-tout permanent. De même nous allons faire vivre les statuts de l’établissement public expérimental tels qu’ils sont. Même si de nouveaux acteurs intègrent l’EPE dans les prochaines années, cette stabilité institutionnelle subsistera.

Pour autant, le processus organisationnel et fonctionnel n’est pas terminé. Je dirais même qu’il commence ! Il y a bien sûr des choses qui ont été faites en termes de transferts de compétences ou d’organisation. Mais on voit bien aujourd’hui qu’une nouvelle page doit s’écrire, pour atteindre un meilleur équilibre entre la volonté politique et l’efficacité administrative mais aussi un équilibre entre stratégie et esprit d’initiative. Il y a la question qui va se poser de l’équilibre entre les composantes en termes de moyens : cela revient de manière criante lorsque nous tournons sur les campus. C’est là où nous allons passer d’un dialogue de gestion en silos à un dialogue stratégique et de gestion coconstruit au niveau du comité de direction.

Si demain je suis président, ce comité de direction travaillera de manière plus régulière. Il sera hebdomadaire afin de permettre une vraie symbiose entre l’équipe présidentielle et l’ensemble des directrices et directeurs de composantes ou d’établissements-composantes. Il faut dépasser le mot de subsidiarité pour arriver à créer une vraie dynamique d’établissement où chacun se comprenne et où, par l’intelligence collective, on réussit à construire un vrai plan pluriannuel de répartition de nos moyens, avec une stratégie élaborée par chaque composante.

AEF info : Les composantes ne sont pas toutes dotées de la même manière et certaines sont en tension très forte (lire ici et ). Envisagez-vous une péréquation entre les composantes pour rééquilibrer les moyens au niveau de l’établissement ?

Régis Bordet : Je ne veux pas utiliser ce mot de péréquation qui renvoie à une brutale règle de trois. Les demandes et les besoins, en enseignants-chercheurs, en personnels Biatss, en patrimoine, ne sont pas les mêmes au sein des composantes. Et au sein d’une même composante, les problématiques peuvent différer entre les départements. Il est certain qu’on ne va pas dire à une composante qu’on lui prend des moyens pour les donner à une autre composante, alors même que la composante soi-disant nantie est elle-même en sous-effectif, comparée à des composantes équivalentes en France.

Il faut donc réfléchir aux choix et aux priorités de chaque composante et voir s’il n’est pas possible d’envisager des modifications de son activité pour rendre le système plus efficace. Un des axes de notre projet repose sur une réflexion sur le premier cycle. Il s’agit de rendre un service plus efficace aux étudiants tout en trouvant éventuellement des marges de manœuvre, avec l’innovation pédagogique, les enseignements hybrides, la focalisation sur certaines filières. Mais cela ne se fera pas de manière descendante. Il faudra établir une stratégie avec les composantes, en se fondant sur des données tangibles. Pour moi, c’est cela la vraie subsidiarité, plutôt que des transferts de compétences parfois brutaux, réalisés sans penser aux moyens humains.

AEF info : Envisagez-vous de faire évoluer l’offre de formation, voire d’en abandonner certains pans ?

Régis Bordet : Non, pas forcément, parce que l’université de Lille est une université pluridisciplinaire. L’offre de formation [pour le contrat 2020-2024] a été pensée dans le contexte très particulier de la fusion. Même s’il y a eu un gros travail de diagnostic des formations, cette offre a été construite en silos – et c’est normal puisqu’il y avait encore 25 composantes. Nous devons maintenant lancer une réflexion sur la construction de parcours, de passerelles ou de parcours plus interdisciplinaires. Il faut parfois faire évoluer les formations pour qu’elles soient plus attractives, ce qui permettrait de réguler les effectifs entre les filières en tension et celles qui le sont un peu moins.

Ce travail ne se fera pas dans l’urgence puisque les maquettes vont courir jusqu’à la fin de l’accréditation, dans deux ans. Cela peut être un bel exemple de démocratie participative que de réfléchir collectivement à la future offre de formation. Ce sera d’autant plus intéressant que le HCERES est en train de revoir ses modalités d’évaluation des formations, en intégrant la stratégie d’établissement. Nous réfléchissons aussi ardemment, dans la préparation de notre réponse au PIA 4 Excellences, à la question de la formation et en particulier de la formation initiale de premier cycle. Nous pouvons aller vers un système qui nous permet à la fois de former très bien nos étudiants et d’améliorer les taux d’encadrement dans les endroits qui sont les moins bien dotés.

AEF info : Avez-vous pour projet de revoir l’organisation administrative de l’université, qui a déjà été profondément modifiée au moment de la fusion ?

Régis Bordet : Notre campagne de terrain fait remonter que beaucoup de personnels, et en particulier Biatss, se plaignent de la lourdeur administrative. Il y a beaucoup de souffrance qui s’exprime : j’ai vu des gens en pleurs parce qu’ils ressentent de l’étouffement, qu’ils ont le sentiment de faire une vague besogne sans en comprendre les tenants et aboutissants, parce qu’un logiciel les contraint ou les empêche d’avoir un peu de souplesse. Cela génère un vrai stress au travail.

Ce sera un signal fort : il y aura dans mon équipe une vice-présidence aux systèmes d’information et à la simplification. Là encore, nous n’allons pas avancer à marche forcée. Nous allons prendre le temps de faire un diagnostic. Le but est que les personnels Biatss puissent redégager du temps. Si on améliore le système, cela donnera un petit peu de souffle aux composantes et amènera possiblement à revoir certaines tâches des services d’appui.

Tout cela doit être accompagné : il y aura donc une vice-présidence au dialogue et à l’action sociale. Il s’agit d’être à l’écoute et d’accompagner les parcours des collègues Biatss, qui peuvent avoir envie de progresser et de s’investir dans des nouvelles missions. Il faut vraiment que nos collègues puissent avoir une sensation d’épanouissement et redonner du sens à leur travail. Là, ce qu’on ressent, c’est une perte de sens. L’équipe politique doit s’adresser plus régulièrement aux Biatss : il faut faire un effort pédagogique pour expliquer où l’on va.

AEF info : Les organisations syndicales parlent d’un mal-être général, qui touche autant les personnels Biatss que les enseignants-chercheurs. Partagez-vous ce constat ?

Régis Bordet : Je pense qu’il y a une perte de confiance. Les raisons sous-tendant la création de l’EPE n’ont probablement pas été suffisamment expliquées alors même que ce changement venait juste après la grosse déflagration de la fusion. Cette future présidence sera réussie si les collègues ont le sentiment que ça va mieux, qu’ils ont été plus écoutés, s’ils savent pourquoi ils viennent travailler, s’ils n’ont plus ce sentiment d’asphyxie. Il ne faut pas s’imaginer que demain on va raser gratis. Mais on peut instaurer le dialogue, le respect, la confiance : cela, c’est aussi le style, la personnalité, qui peuvent le permettre.

AEF info : Que va apporter la transformation de l’université en établissement public expérimental ? Qu’attendez-vous de l’intégration des écoles ?

Régis Bordet : L’EPE va nous permettre de construire des passerelles et d’abattre des cloisons entre facultés et grandes écoles. Nous avons déjà l’habitude de travailler ensemble à Lille, comme le montre le bel exemple de l’Académie ESJ [un parcours commun entre l’école de journalisme et plusieurs licences]. Avoir des compétences supplémentaires sur le textile, les politiques publiques, l’architecture, le journalisme, va nous aider à être une université tournée vers la société, à devenir l’université des transitions que nous voulons.

La création de l’EPE permet aussi de s’inscrire dans la dynamique voulue par l’État et de garder l’isite. Ne pas l’avoir assumé parfois, ne pas l’avoir toujours dit clairement, a sans doute participé au sentiment de défiance. Pour autant, je pense qu’il est important de ne pas refaire le débat « pour ou contre l’EPE » aujourd’hui. Le décret est paru donc l’EPE va exister. Ne regardons pas l’avenir dans le rétroviseur ! Il n’y aura d’ailleurs pas sur nos listes « Élan Collectif » de membres du conseil d’administration actuel, non pas qu’ils n’aient pas fait un bon travail, mais pour éviter de reprendre des débats qui n’ont plus de sens aujourd’hui.

L’EPE existe statutairement, maintenant il faut le faire vivre politiquement. Les six premiers mois du mandat vont être cruciaux, en particulier pour faire vivre le comité de direction. Celui-ci aura une double légitimité : la légitimité issue de l’élection à la présidence mais aussi la légitimité des directrices et directeurs élus dans les composantes [au fil des derniers mois]. Il ne faut pas qu’il y ait d’affrontement de ces légitimités. Nous devons au contraire nous rassembler, constituer un véritable pack lillois, sans regarder les débats ou les querelles enkystés, en oubliant les vieux clivages hérités des établissements.

AEF info : Dans quel état d’esprit menez-vous cette campagne ? Le président actuel, Jean-Christophe Camart, a renoncé à se présenter mais vous soutient (lire sur AEF info) tandis que d’autres candidats travaillent à la constitution de listes (lire sur AEF info)…

Régis Bordet : Nous n’allons pas changer notre axe de campagne qui consiste à rencontrer les collègues. Nous allons consacrer tout le mois d’octobre à des assemblées générales sur tous les campus et sites de l’université, à raison d’une AG par jour. Cela pour expliquer le projet, présenter l’équipe, me présenter. Cela va peut-être permettre aux collègues de voir que je ne suis ni un produit dérivé 2.0. ni le candidat de l’élitisme. J’ai toujours été un homme libre de mes choix, de mes paroles, de mes actes. Cette liberté de parole peut avoir un intérêt. Je n’ai à titre personnel plus rien à gagner dans cette affaire. Je veux juste servir l’établissement, avec mon parcours, ma manière d’être, ma simplicité et ma franchise.

AEF info : Quel regard portez-vous sur l’héritage de Jean-Christophe Camart ?

Régis Bordet : Ce n’est pas un héritage, c’est un état de fait. Tout cela – et ça vaudra pour moi – est un travail d’équipe. À l’arrivée, on a une fusion, des composantes en nombre réduit, et un EPE. La mécanique institutionnelle s’est mise en place. C’est ce qui va permettre de construire une nouvelle page du site universitaire lillois, avec probablement, si je suis président, une vision plus stratégique, plus politique et peut-être un engagement plus important dans la conduite de l’établissement. »

Avec l’aimable autorisation de l’Agence d’information AEF info. Entretien réalisé par Sylvain Marcelli, le 27 septembre 2021.

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